samedi 31 octobre 2015

La pluie, la boue et le ciel

 “Bon, vous pouvez mettre votre tente sur notre pré si vous voulez, mais je ne sais pas ce que dira mon mari, il n’est pas encore là”. Un accueil un peu hésitant au début - sur cette petite maison de campagne, près de Lucera.

Mais encore maintenant, plus de 2 semaines plus tard, alors que me trouve déjà beaucoup plus loin, Antonietta et Matteo (ledit mari) me téléphonent régulièrement pour prendre de mes nouvelles. Durant les deux jours que j’ai passé chez eux,  il s’est crée une amitié très profonde. J’aime à penser qu’ils sont un peu mes grand-parents apuliens.
Si il m’arriverait un malheur, si je devais pleurer, c’est vers eux que je me tournerais.


Le sud, c'est le soleil - tu parles! ;-) 

Lors de la traversée de Lucera, comme toujours, beaucoup de curiosité succité par Gamin. je rencontre un homme qui m’offre une lasagne et me donne l’adresse d’un ami à San Giusto - vers où je me dirige et justement, où il me faudra un abri. Cet ami, vétérinaire et éleveur de buffles, m’accueille alors comme une reine. Je goûte des fruits exotiques - certains ne poussent que dans des régions précises dans les Pouilles.

Et la filière continue: De San Giusto on m’envoie vers une grande Azienda Agricola.



L’azienda Agricola “La Quercia” 

Elle appartient à Urbano di Leonardis, fils de l’homme politique Donato di Leonardis - un grand ami d’Aldo Moro.
Donato Di Leonardis est malheureusement décédé il y a quelques années. “Il aurait eu un grand plaisir de vous rencontrer et vous parler” m’assure son fils. Et il me remet un livre écrit par son père “L’umanità di Aldo Moro” (l’humanité d’Aldo Moro). Un reccueil très personel de souvenirs qui ont tous pour vocation de démontrer le caractère de Moro.

Une oeuvre que je dévore. A ce jour, je n’ai pas vu de livre plus beau sur Aldo que celui-ci.
Y est aussi publié une collection de lettres écrites par Aldo Moro à son ami. Elles sont privées, voire intimes et permettent un regard profond dans les états d’âmes de Moro. Je suis touchée par son langage poétique, par sa grande sensibilité et ses émotions. Mais je suis également effarée de découvrir un homme souvent triste, qui se sent seul et incompris, plein de regrets et de doutes. “J’ai l’impression de dormir. Comme si ce n’était pas moi qui vit ma vie”. 

La “coïncidence” qui m’a fait atterrir sur les lieux des Di Leonardis, je la vois comme un cadeau d’Aldo qui se confie à moi en m’offrant un regard intime dans sa vie intérieure.

Les jours suivants sont marquées par la marche à travers les étendues interminables entre Stornarella et Cerignola. Une zone pauvre, marquée par la crise. Un territoire mal famé, bourrée de déchets qui ‘empilent au bord des longs chemins droits comme tracés à la règle. Avec des maisons en ruine sans habitants et si habitants il y a, des gens pleins de peur et de méfiance.
Et toujours et encore, la pluie, interminable. Elle transforme les sentiers en bain de boue. Gamin glisse, s’enfonce dans la merde et moi je tombe, me salis et me mouille.



Je campe un peu n’importe où. Près des maisons si ça se trouve, pour avoir au moins l’illusion d’un peu de sécurité. Connexion internet : néant, la clé 3G ne prend pas, même pas à proximité des villes. La zone est trop...pourrie.

Matteo appelle souvent, il me dit qu’il ne sera pas tranquille avant d’avoir la certitude que j’ai enfin laissé Cerignola derrière moi. Trop de délinquance, trop de dangers.


Les bords de la route sont une immense poubelle.

Finalement nous arrivions près d’une belle masseria historique : “Le Torri”.

Le Monsieur qui y habite, Michele, m’offre tout de suite l’hospitalité. Pas besoin de planter la tente, il me donne une chambre.  Michele a des chevaux, des chèvres et des volailles de tout genre. C’est un véritable havre.



Gamin a "Le Torri"

Sur la Masseria, c’est un va et vient continu des amis et voisins de Michele. Et je les comprends! Car Michele est un monsieur charismatique, d’une grande gentillesse chez qui il fait tout simplement bon être.
La  Massieria n’a (pas encore) de courant. On se débrouille avec un groupe électrogène, des lampes à piles et à gaz. Après des nuits passées sur des lieux ... disons, un peu douteux, il fait tellement bon de se retrouver dans ce foyer chaleureux.

Parmi les amis innombrables de Michele, è Nunzio qui connaît un journaliste de la Gazetta del Mezzogiorno. Il appelle et le lendemain on fait une interview. Un autre journaliste internet arrive et tourne une petite vidéo.


De gauche à droite : moi, Nunzio et Michele

Les retombées dans la presse se multiplient et ceci commence à se faire sentir. Les demandes d’amitié sur faceook explosent, les messages aussi et comme je n’ai que rarement la connexion internet, une file d’attente considérable se construit en mon “absence”.

Il y a de plus en plus d’articles qui tournent mais qui n’ont pas été réalisés suite à une interview : Les journalistes piquent et copient chez leurs confrères, ce qui crée des erreurs. Ainsi, "La Republica", pourtant un quotidien important en Italie, raconte - pardon - des conneries à la chaîne : Gamin serait un mulet et moi en voyage depuis deux mois avec point de départ Paris.

Bref, la nouvelle se répand en Italie et depuis un certain temps, est égalent arrivée à Maglie, où désormais, on m’attend officiellement. Des citoyens très engagées de Maglie m’ont contacté et font un suivi très proche de mon avancée, tout en préparant le grand jour, la finale..


mardi 27 octobre 2015

L'entreé en Apulie

La Ligurie, La Toscane, Le Latium, les Abruzzes, Molise ...5 régions italiennes traversées en 6 mois et nous voici, Gamin et moi, arrivées dans la sixième, la région de destination de ce pèlerinage: Les Pouilles.

Les Pouilles couvrent le talon de la botte italienne. Elles sont divisées en plusieures parties: dont Gargano, la Tavoliere delle puglie et la péninsule Salento. Chaque partie a une culture bien distincte. Maglie, la Ville natale d’Aldo Moro, se trouve sur le Salento.  Il nous faut donc traverser pratiquement toute la région du nord au sud pour arriver au but.


En allant vers Torremaggiore
Les Pouilles, cette terre pourtant assez grande, mène une existence plutôt discrète dans la perception extérieure...L’Italie du Sud, c’est la Sicile et la Calabre, Naples à la limite, mais les Pouilles? On en parle que très peu chez nous.

Mais même en Italie, la Puglia semblent être une “terra icognita.” Dans le nord, peu de gens savent qu’Aldo était apulien et encore moins qu’il était de Maglie ou encore qu’une ville de ce nom existe.
Les animosités de certains italiens du nord envers les méridionaux se concentrent surtout sur la Sicile, notamment la ville de Palerme qui est considérée comme étant un très mauvais endroit. Quand aux Pouilles, on convient sur le fait qu’elles sont belles mais on n’a que peu de sympathie avec ses habitants. “Tutti Stronzi” (Tous des cons) avait insisté la serveuse d’un Bar près de Gênes.
“Fais bien attention! Dans les Pouilles tu ne pourras plus camper comme ça, n’importe où! Ces sont tous des délinquants” m’avait-t-on prévenu en Molise.

Les Pouilles: Enfer ou Paradis.?
Ce paysage, qui semble pourtant être animé par la même douceur mélancolique qui habite dans les yeux d’Aldo Moro, cacherait-il une réalité brutale?


Gamin sur la route apulienne...Quel chemin de fait depuis l'Ardèche.

La vérité se trouve quelque part entre les avertissements des compatriotes et mes rêves romantiques de mer cristalline, des Trullis et des Oliviers millénaires.

Après avoir quitté “l’oasis” de la frontière moliso-apulienne, notre première destination était Torremaggiore. J’y avais réservé par téléphone une chambre chez un agriturismo, la Villa Ciaccia. Celle-ci me rappela peu après ma réservation pour me dire qu’ils avaient vu sur internet qui j’étais et ce que je faisais et qu’on était heureux de m’offrir la chambre à titre gratuit. J’en restais bouche bé.

Le ciel de Torremaggiore était moins généreux et préparait un gros orage avec un sacré vent quand nous nous approchions de la ville. Quand nous atteignions la Villa, les premières gouttes mouillaient déjà la tête du pauvre Gamin, qui déteste la pluie comme au premier jour.

Le séjour fut parfait si bien que j’acceptais volontiers la proposition de rester un jour de plus, puisque la météo était plus que mauvaise.

Notre entrée en Apulie (j’adore le nom plus ancien de cette région) était donc sous une bonne augure.

Devant la Villa Ciaccia

jeudi 22 octobre 2015

Molise

Pas de connexion internet possible  durant beaucoup de temps et voilà que j’ai de nouveau un gros retard dans la mise à jour de ce blog. Je suis  actuellement déjà dans les Pouilles. Mais avant de vous parler de cette région qui fait la dernière étape du pèlerinage, deux ou trois mots sur Molise, que Gamin et moi avions traversé, avant d’entrer dans le pays natal d’Aldo.

Avant mon départ, vous m’auriez mis dans rembarras en me demandant où se trouve Molise. Cette petite région italienne n’est pas la plus connue. C’est le genre d'endroit où on va seulement si on a un but bien précis.

C’est pourtant un pays magnifique. Un ciel immense qui s’étend sur des collines et des montagnes infinies. Des petites bourgades éparses se trouvent sur les crêtes, entourées de grandes forêts de chênes. “Il regno delle Querce” indique un panneau - le royaume des chênes. Et c'est exactement ça. C’est un pays particulier avec une atmosphère incomparable.


Molise


A Sant' Angelo c'est le maire en personne qui me montre un petit bout de terrain communal où je peux planter la tente. Les courses que je fais dans l'alimentari vont à sa charge. Il avait déjà entendu parler de moi avant mon arrivée : des témoignages et des récits sur Facebook. Eh oui, les réseaux sociaux commencent à jouer un rôle de plus en plus important dans tout ça. Je suis seule, sans vraiment  l'être. Mon voyage solitaire se transforme peu à peu en événement médiatique. On en reparlera.

A Lucito, la commune me donne une place sur le campo sportivo. Les habitants du voisinage s'occupent de moi, m'apportent à manger et du foin pour Gamin. On parle, on s'échange. Je suis profondément impressionnée par la grandeur d'esprit et de cœur des Molisiens. Leur horizon d'esprit est aussi large que le ciel  de leur pays. 


Morrone del Sannio


La dernière ville de Molise où je m'arrête, est Santa Croce. Du bord de son petit parc on voit déjà les Pouilles.

De Santa Croce, au Loin, on voit déjà les Pouilles


Je passe la dernière nuit sur sol molisien sur une petite manufacture agricole artisanale. C'est comme un oasis perdu dans les grands espaces vides. cent mètres plus loin, un petit bosquet : C'est la frontière vers les Pouilles.

dimanche 11 octobre 2015

La grande Pluie

L’automne dans les Abruzzes est sans merci et nous arrivions à Castel di Sangre sous une pluie torrentielle. Les rues se noyaient sous les flaques que les voitures et camions nous renvoyaient sous forme de vagues pour nous arroser encore plus. 

Une dame en voiture s'arrêta. Elle se présenta comme étant Raffaela. Je lui expliquais que je cherchais un gîte. N’importe e quel, parce que là, vraiment, on était trempés. Elle se mit à téléphoner et puis me disait  : “Il ya un village de vacances, je vais aller les voir et leur demander si ils te prennent, puis je reviens” Sur ce, Raffaela partait. De notre côté, Gamin et moi continuions à progresser vers la ville. Au bout d’un moment, Raffaela revint. “Oui, ils vous prennent!alors suis moi, je vais te montrer où c’est”. 



Le front pluvieux s’approche et enveloppe les montagnes autour de Castel di Sangre

On suivait donc la voiture qui avança lentement et s’arrêta tous les 200 mètres afin de nous permettre de la rattraper.
A un moment donné, elle s’arrêta à un edroit où il ne fallait pas. En tout cas aux yeux des carabinieri qui l’interpellaient et voulaient voir ses papiers. “Vous n’allez pas me retarder pour cette connerie ! “ protestait Raffaela. “Je dois montrer à cette voyageuse qui est venue de la France à pied avec son âne où elle peut s’abriter”. 
“Vous auriez pu lui montrer à pied”. 
“Non! Je vais lui montrer le chemin en voiture! Et c’est urgent!”
“Urgent ? La dame n’est pas en train de mourir”
“Mais il pleut comme c’est pas possible!”
“D’abord vos papiers!”
“Je crois que vous ne vous rendez pas compte de la situation! Cette dame est venue de France et elle fait un pélerinage pour Aldo Moro! Vous avez entendu? Pour ALDO MORO!”

Cet argument sembla faire le poids. Les Carabinieri ne savaient plus trop quoi répondre et laissaient ma guide poursuivre sa mission. Après quelques rues, Raffaela s’arrêta et me disait : “Il faut vraiment que j’aille au boulot maintenant. Mais je vais trouver quelqu’un d’autre pour t’aider. “Sur ce, elle alla sur la rue, arrêta la première voiture venue et demanda aux deux messieurs à l’intérieur de m’emèner au “Parco del Sangre”. Ces derniers étaient d’accord et alors c’est eux que je suivais.

Le Parco del sangre est un beau petit “village” de chalets à vacances. La gérante vint à mon encontre. “Ah, je vous attendais! Je vais vous montrer votre chalet. Vous  pouvez attacher l’âne dehors". Son téléphone sonna. C’était Raffaela, mon premier guide, qui voulait savoir si j’étais bien arrivée. “Oui, elle est arivée en ce moment même, tout va bien, on va la mettre au sec et au chaud.”
Je demandais à faire une grosse bise virtuelle à Raffaela, cette petite femme courageuse qui m’a tant aidée.



Un chalet aussi confortable et joli - il est certain qu’il coûte cher, mais trempée comme je le fus, je l’aurais pris, eusse-t-l coûté 80 Euros. Mais loin de là : “Ne te préoccupe pas de ça. On te l’offre.”

Encore? C’est décidément une veine sans pareil! Et une générosité inouïe. 

Et comme a pluie était également annoncée pour le lendemain - hop - voilà que on m’offre de rester aussi le jour suivant.

Je profite de ces mini-vacances pour faire des achats en ville, mettre à jour le blog et dessiner un peu. 


Le matin du départ, j’ai du mal à sortir de la ville. Tout simplement parce que je suis arrêtée toutes les 30 mètres par des citadins curieux mais gentils qui m’offrent un cappuccino. Je finis par quitter Castel di Sangre transformée en cafetière remplie à ras.



vendredi 2 octobre 2015

Le bourg entre les cerfs

Après maintenant plus de 5 mois de marche, j’ai en moi un épuisement tellement fondamental que l’avancée est devenue nettement plus dure qu’au début du pèlerinage. Les nuits dans la tente sont plus rudes, le froid consomme beaucoup de forces.

Quand nous arrivions à Pescasseroli, j’étais ravie de trouver un camping non loin de la ville.
Oui, ils avaient la place et oui, ils acceptaient l’âne. Que demander de plus?
Mais j’étais tellement fatiguée que je ne me voyais plus du tout faire l’effort de planter la tente, gonfler le matelas et toutes les corvées qui vont avec. Alors je demandais: “Et si je prends un chalet? Ça coûterait quoi?”  

40 Euros. C’est plus qu’une nuit à l’hôtel Lo scoaittolo à Castellafiume où j’avais logé quelques jours auparavant. Mais je n’en pouvais plus. Alors adjugé !  Gamin lui, pouvait aller sur le pré du paysan voisin qui l’accueilla avec joie : “La nuit, on va le rentrer dans un box, avec du bon foin et des granulés. Il y sera à l’abri des prédateurs”.


Gamin, au coeur des Abruzzes

Bref,  nuit de luxe pour nous deux. Le lendemain matin, je bâtais Gamin et me prépara à règler mon séjour. “Non” disait la gérante. “On ne va pas te faire payer”.

Ce superbe chalet, gratuit? Je n’en revenais pas.

Eh si! Et mieux encore : “Ta prochaine étape est Viletta Barrea? J’y habite. Tu peux venir camper dans mon jardin”. En voilà une proposition. Je quittais donc Pescasseroli avec la bonne certitude de ne pas avoir à chercher le gîte du soir.
A l’entrée de Viletta, un panneau indiqua “Ville entre les cerfs, ralentissez!” Comment ça, une “ville entre les cerfs”? Un gag publicitaire typique des Abruzzes, où on est tout de même très fier d’héberger une faune vigoureuse, me suis-je dit.

Passage de cerfs. Ralentissez !

Je me rendais au bar où on m’avait dit d’y aller. Après quelques périples et petits malentendus, la gérante du camping me faisait savoir qu’elle avait trouvé “un poste encore bien mieux.”  En effet: Je pouvais aller loger dans le musée des transhumances. Gamin aura la possibilité de paître sur le pré qui s’étend à l’arrière de l’édifice. Donc encore une nuit en abri “dur”, avec repos immédiat, sans travaux de montage de tente.

Après m’être installée dans les lieux, je me rendis à nouveau au bar, histoire de boire quelquechose et de dire rebonjour aux gens qui avaient été si accueillants. Le crépuscule arrivait. Sur le chemin, mon regard fut attirée vers un espace vert...il y avait un énorme cerf. Un cerf, comme ça, en plein milieu du patelin!


Je regardais plus loin - un autre! Vite, retour au musée, prendre la caméra ! Je ressortais et voilà...il y en avait partout. Un immense cerf venait direct vers moi sur la rue, bifurquait dans la grande rue, où un gros camion s’approchait. Le camion ne ralentissait guère, le cerf prit la fuite - mais juste pour éviter la collision. Après, il continuait à se balader parmi les gens, entre les maisons.


Le cerf et le camion

“Eh oui, ils sont descendus de la montagne il y a quelques années et depuis, il vivent avec nous. Comme ça.” me raconta la gérante du camping.

“La ville entre les cerfs”  - non, ce n’est pas un gag. C’est une autre merveille de ce pays qui ne cesse de surpendre.

mercredi 30 septembre 2015

Auguri, Aldo!

Le voilà qu’il a 99 ans, le monsieur à qui ce voyage est dédié. C’était le 23 Septembre déjà, mais la situation de connexion internet n’a pas permis une publication en temps réel.

Bon anniversaire, Aldo!


vendredi 25 septembre 2015

La Cabane

Nous avions quitté le beau camping à Pereto assez tôt dans la matinée, car une très longue étape dans la montagne nous attendait pour atteindre Camporotondo. Le ciel était pluvieux et un vent froid soufflait du nord.
L’automne est définitivement arrivé dans les Abruzzes. Il faudra voir à se dépêcher pour les traverser avant l’arrivée du temps vraiment mauvais.


A Pereto déjà, le temps se gâte

Gamin et moi entamions donc l’ascension. Arrivés sur le haut-plateau, nous rencontrions à nouveau des hardes de chevaux et de bovins en liberté. Il faisait de plus en plus froid et le vent augmenta. On n’avançait pas aussi vite que prévu, car les rafales nous ralentissaient considérablement. La solitude de la montagne commençait à avoir des airs menaçants, avec les nuages noirs qui gonflaient derrière les crêtes. Le doute, si on arrivait à Camporotondo avant la tombée de la nuit, s’installait.

De loin j’aperçus un troupeau de brebis, cette fois ci gardé par un berger. .Je lui demandais si Camporotondo était encore loin. Il me faisait tout de suite savoir qu’il était roumain et ne parlait pratiquement pas l’italien. Mais il pointait sur sa montre et essayait de m’expliquer que je n’arriverai pas en lieu habité avant l’obscurité. “Les loups ! Les ours!” répétait-il.



Sur le Haut-plateau

Ben,oui, je sais. Je repris la route, déterminée de nous chercher un coin pour camper.

Au loin j’aperçus un petit refuge et je décidais de monter la tente près de cette cabane. Mais avant même de pouvoir m’installer, le berger roumain, qui m’avait rattrapé, se précipita vers moi. Il a fallu du temps pour que je comprenne (à peu près) qu’il voulait que je vienne avec lui, car apparemment, il habitait dans un autre refuge un peu plus loin. “Toi Señorita seule, Loups, Ours, moi petit déjeuner, lit”.

Señorita? En effet, des peux de mots italiens qu’ils connaissait, la moitié furent de l’espagnol. Il appelait Gamin “cavallo” (cheval) et aucune tentative de ma part de corriger ça en “asino” (âne) n’était fructueuse.

Le refuge qu’il avait transformé en habitation était une petite cabane sans électricité ni eau, mais avec un cheminé à l’âtre et trois lits. Une table et une cuisinière à gaz complétaient le tout. Autour de la cabane, traînait un nombre important d’ossements. Impossible de dire si il s’agissait des restes de repas des loups ou du berger.


La cabane du berger - un refuge transformé en habitation. Au loin, Gamin.

Je préparais l’installation de la tente ce qui - comme je l’avais craigné  - contrariait fortement mon hôtelier. Il insista pour que je vienne dormir dans un des lits de la cabane.

Les lectrices comprendront peut être un peu mieux que les lecteurs si je dis que dormir dans la même pièce avec un inconnu dans la montagne solitaire, à 1500 mètres, loin de toute civilisation, ne répond pas à mes besoins de sécurité, pourtant très basiques..

Je criais donc assez fortement “Tu me laisses faire, c’est ma tente, ma maison et je veux dormir dans ma maison à moi!” 
Pendant que je déballais tout, il se mettait à fouiller mes affaires. Il s’empara du livre de Torrita Tiberina que la mairie m’avait offert et le feuilleta avec peu de délicatesse. Apparemment il ne comprit pas ce que Torrita Tiberina veut dire et insista sur une explication.
Comment expliquer à quelqu’un qui a du mal à comprendre les phrases italiennes les plus simples, ce qu’est Torrita est qu’ il est en train de maltraiter un de mes trésors affectifs les plus précieux?
Je repris le livre, le pressa contre moi tout en disant “Torrita est un village, MON village!”. Un résumé très, très grosso-modo de la vérité, mais adapté à la situation.

Je ne sais pas si il a compris, mais au moins il laissait le livre tranquille.

Le temps se gâtait. Des rafales de vent glaciales dévalaient sur la montagne et un brouillard dense et froid émergea derrière la barrière rocheuse.

J’avais froid, très froid. Le berger allumait le feu dans la cabane, ce qui m’attira vers l’intérieur. Il essaya de s’expliquer et au bout d’un moment, je crus comprendre qu’il avait été soldat de l’OTAN en Afghanistan et subi une blessure cérébrale, ce qui lui avait valu une perte de mémoire et avec ça, une perte des connaissances linguistiques.


A la cabane, le feu m'attirait irrésistiblement.

Je pense qu’il a bien dit la vérité. Il est évident qu’il n’était pas juste un “homme simple”. Il souffrait visiblement de ses déficits dont il était pleinement conscient”.

Dehors, le temps était devenu épouvantable. La nuit tomba, apportant un noir absolu. Je finis par accepter de dormir à l’intérieur. Cela le réjouissait. Il avait bien compris la nature de ma peur et répétait qu’il était “un homme bon, pas comme les italiens”. Il semble que les bombes vous font plus facilement perdre la mémoire des langues que celle des préjugés. Sic.

Il va sans dire que le lit proche du feu était bien plus agréable que l’eut été le matelas dans la tente. Mais bien entendu, je restais crispée.
Soudain on entendit un concert d’hurlements dehors. Les chiens répondirent avec des aboiements furieux. Les loups! Gamin se mit à braire à son tour. “Mon cheval, ils vont manger mon cheval!” criais-je et me relevait du lit.
Le berger enfilait sa veste et ouvrit la porte. “Non, tout va bien” me disait il. “le feu va les chasser”. Bref, on laissait la porte ouverte.

Après un moment, le berger repartit vers la porte. Il avait entendu quelque chose qui m’avait échappé. “Des braconniers” disait il. “Je vais partir, une heure”. Il s’habillait, prenait la torche et disparut dans la nuit noire et le vent.

Je ne sais vraiment pas ce qui, au final, était pire: être seule avec lui dans la cabane ou  toute seule à minuit avec dehors, les loups  - et lui en train de traquer des braconniers .

Je me blottissais sous la couverture. Eh ben, voici donc mon anniversaire ! Super !
Ben oui, mes 50 piges! .J’ai toujours eu peur que le cinquantième sera un jour de banalité morose dans la conscience que la vieillesse est arrivée et que plus rien d’intéressant ne se déroulera dans ma vie.
C’est un peu comme si l’univers m’avais dit :  “Tu veux un 50éme hors du commun? si ce n’est que ça,... te voilà servie!”

Je ne sais pas comment j’ai réussi à m’endormir, mais je l’ai fait. Je me levais à la première lueur. La pluie avait cessée, mais il faisait froid. Gamin était encore en une seule pièce et respirait. Donc, j’avais tout ce qu’il fallait pour quitter ce lieu le plus rapidement.

Le berger insistait que je lui téléphone dès que je serais à Camporotondo. Je lui disais: “Ecoute, tu vois bien qu’on a un très gros problème de communication. Ça ne ne sera pas mieux au téléphone, au contraire, alors pourquoi veux tu absolument que je t’apelle?” Il n’a pas compris mon objection ou ne voulait pas comprendre. J’ai fini par dire oui a tout juste pour pouvoir partir.

En route pour Camporotondo mes pensées tournaient autour du vécu. J’aurais peut être du être plus gentille, plus patiente. Mais moi aussi j’ai mes limites. Je n’ai pas pu. La nuit passée fut une des plus insolites du voyage, c'est certain.


Des hardes de chevaux en liberté, sur la montagne entre Pereto et Camporotondo.